• Bonaparte a cédé la colonie en trois jours

    Dans l'aventure coloniale française, la Louisiane occupe une place à part. Un livre vient à propos nous rappeler que son annexion en 1682 par Cavelier de La Salle et sa vente par Bonaparte, Premier Consul, en 1803, se firent sans affrontements majeurs. Maurice Denuzière, journaliste et auteur du best seller Louisiane, a travaillé pendant près de douze ans sur cette ancienne colonie, nous offrant un regard historique fondé sur les archives de Louisiane, de Suisse et de France. Une documentation minutieuse, souvent inédite, lui a permis, sans le recours à la fiction, de nous faire comprendre les destins de ceux qui se croisèrent sur le Mississippi.

    Propos recueillis pour Marine de Tilly pour Le figaro

    LE FIGARO - Pourquoi la France s'est-elle séparée de la Louisiane ?

    MAURICE DENUZIERE - Thomas Jefferson craignait que les Français, moins accommodants que les Espagnols, s'assurent du contrôle du Mississippi et empêchent le transport du commerce américain. Or, il avait besoin de la Louisiane pour unifier le territoire d'est en ouest. Une délégation est donc partie en France pour proposer au Consulat le rachat de ce qu'on appelait l'île d'Orléans, c'est-à-dire La Nouvelle-Orléans et les chenaux qui permettent de naviguer et de remonter le Mississippi. Les envoyés américains sont arrivés à Paris au moment où la guerre était sur le point de reprendre entre la France et l'Angleterre. Napoléon avait alors tout intérêt à négocier avec les Américains pour repousser les risques de guerre.

    Comment se sont passées les négociations ?

    En trois jours, tout était réglé! Sans aucune résistance, Bonaparte concédait ce territoire. Le 3 mai, l'acte de vente était signé par Bonaparte et le dossier était entre les mains des ministres des Finances et des Affaires extérieures. Après l'accréditation et le règlement avec les Espagnols, la passation a eu lieu le 20 novembre 1803, en grande pompe à La Nouvelle-Orléans.

    Combien la Louisiane a-t-elle coûté aux Américains ?

    Bonaparte avait demandé à ce qu'elle soit vendue entre 50 et 100 millions de francs. Le prix de la vente s'est finalement élevé à 60 millions.

    Ce qui représente, en dollars ?

    Quinze millions. Soit, à l'époque, l'équivalent d'un cinquième du budget de la France. Ce qui n'était naturellement pas négligeable.

    Les Américains ont-ils réglé l'intégralité de la somme ?

    En réalité non. Ils n'ont pas versé les 15 millions de dollars prévus. Ils n'ont donné que 12 500 000 dollars.

    Pourquoi ?

    Jefferson a déduit de la somme le prix des navires de commerce américains arraisonnés par les révolutionnaires français. Il a estimé le préjudice à 2 500 000 dollars qu'il a soustrait des 15 millions. Il n'a donc versé que 12 500 000 dollars au Consulat.

    Où les Américains ont-ils trouvé le financement ?

    Thomas Jefferson et son secrétaire d'Etat aux Finances, un Suisse, Albert de Gallatin, ont été contraints de faire des emprunts.

    A qui ?

    Aux Anglais et aux Hollandais. C'était une période assez difficile du point de vue économique pour les Américains et ils n'ont pas vraiment eu le choix. Ils ont emprunté à deux banques, avec des intérêts à 6 %.

    Une bonne affaire pour la France ?

    Oui, on peut considérer que c'était une bonne affaire. Pendant longtemps, personne n'avait voulu de la Louisiane. Elle coûtait trop cher à ses colons.

    Pour quelles raisons ?

    A l'époque, le commerce ne comptait que sur l'importation et la Louisiane ne produisait que peu de chose. Le climat insupportable, les infections de fièvre jaune et la terre marécageuse posaient énormément de problèmes. Il a d'ailleurs été très difficile pour les différents colons de peupler la région. Personne n'en voulait !

    Et le coton ? La canne à sucre ?

    Ces deux commerces ont effectivement fait recette, mais seulement après la vente de la Louisiane par la France. Economiquement, elle était encore faible au moment de la transaction, alors qu'après 1803, notamment en 1812, elle a connu une grande prospérité.

    Comment la vente a-t-elle été perçue en France? Et en Louisiane ?

    En France, un certain nombre de personnes n'étaient pas du tout d'accord. Chateaubriand, par exemple. Il pensait que la Louisiane était une grande colonie. Il fallait selon lui la garder, l'exploiter et la développer. Cela dit, il avait une vision très utopique de l'Amérique et je ne suis pas sûr qu'il y soit vraiment allé! Du côté américain, la grande majorité considérait que c'était tout de même cher payé, pour un désert de marécages moyennement fertile... Or, 9 cents l'hectare quand on sait que la Louisiane avait une superficie de 1 600 000 kilomètres carrés, ça fait beaucoup! Même si cette région représentait quand même la moitié du territoire américain. Aujourd'hui, la Louisiane ne correspond qu'à un cinquième de la superficie de la France.

    - Maurice Denuzière vient de publier Au Pays des bayous, Je te nomme Louisiane, et Pour amuser les coccinelles (Fayard).



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